Éditorial

Maxime CERVULLE - Alexandra SAEMMER

Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis, CEMTI
Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis, CEMTI

Perspective matters. Quiconque a parcouru les posts consacrés sur Facebook et Twitter à l’actualité politique française en décembre 2018, n’a pu échapper à ce montage de deux photographies documentant les manifestations du mouvement des Gilets jaunes sur les Champs-Élysées. Sur la première image, un tiers du champ de vision est obstrué par d’épaisses flammes photographiées en contre-plongée, à proximité immédiate de l’Arc de triomphe. Sur la deuxième image, l’œil de la caméra offre une vue plongeante sur un petit feu de camp qui se consume sur un trottoir. Des hommes et femmes en gilet jaune se tiennent en arrière-plan, l’un d’entre eux photographie le feu. Face à lui se tiennent quatre personnes sans gilet, munies de caméras ou téléphones, qui semblent réaliser une prise de vue en contre-plongée de la scène. La juxtaposition des images suggérait que se trouvait documenté ici un même événement, selon deux perspectives opposées: l’une mettant l’emphase sur son caractère dramatique, l’autre soulignant son caractère anecdotique mais artificiellement grossi par les appareils photo dirigé vers lui.

Que la perspective importe dans la construction d’une représentation parce qu’elle offre à la réception une « scène structurante d’interprétation » (Butler, 2010, p. 69) est un point de départ aussi incontournable que banal lorsqu’il s’agit de penser la politique du regard, au sein des sciences de l’information et de la communication. Notre ambition dans le présent volume est de proposer des jalons pour une approche politique du regard qui invite non seulement à considérer ce qu’il y a à voir dans les représentations médiatiques ou artistiques, mais d’interroger aussi le rôle que ces représentations jouent dans la formation de manières de voir (et de se voir), socialement situées et réorganisées par des dispositifs sociotechniques. Nous essayons ainsi, en outre, de tracer les contours d’une politique de la perception par laquelle la visibilité sociale se trouve inégalement distribuée dans la société.

Le montage des deux images prises sur les Champs-Élysées a été partagé des dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux numériques. L’Agence France-Presse (AFP), fidèle à la mission de fact-checking que s’est donnée le journalisme professionnel face aux pratiques amateures en ligne, a publié le 11 décembre un article sanctionnant le montage comme un fake1, argumentant que les deux photographies n’ont été prises ni le même jour, ni au même endroit. Contrairement à ce qu’auraient affirmé de nombreux commentateurs sur les réseaux, rien n’attesterait par ailleurs que les personnes montrées en train de photographier le feu, étaient des journalistes. Sur Facebook et Twitter, c’est la dramatisation de l’événement par une presse avide d’images spectaculaires qui s’est trouvée dénoncée à travers la mise en circulation de ce montage (« voilà comment les photographes couvrant les manifestations à Paris transforment un petit feu de camp en enfer »). Pourtant, il est vrai que des barricades ont brûlé aux Champs-Élysées lors des premières manifestations, et que l’Arc de Triomphe a subi des dégradations. Il est aussi vrai que la presse en France et à l’étranger a documenté ces événements. L’AFP ne conteste d’ailleurs pas l’authenticité des deux images en question: elles ont été réalisées par certains de leurs confrères, cités nominativement. N’ont en revanche pas droit de cité celles et ceux qui ont partagé le montage parce qu’il reflétait leur perception des régimes de représentation dominants et du rôle de la presse dans la construction de ces régimes.

Le fait que l’on aperçoit, parmi les photographes montrées dans la deuxième image, un représentant des forces de l’ordre n’est pas mentionné par l’AFP. Pourtant, les Gilets jaunes se sont progressivement engagés dans la construction de « contre-régimes de représentation » (Hall, 1997) sur les RSN en dénonçant notamment la complicité entre la presse « officielle » et le gouvernement français. N’a pas seulement été critiquée la dramatisation de certains événements par la presse, mais surtout l’invisibilisation des violences policières commises lors des manifestations. « C’est d’abord par le cadrage que l’on peut évacuer de la photographie ce qui est contraire à la signification qu’on désire lui donner », écrit Luc Boltanski (1965, p. 181). Comme l’affirme également Judith Butler, le ou la photographe de presse peut être amené·e à participer, de par l’application d’un cadrage sur le champ à photographier, à l’« orchestration de l’État quant à ce qui sera appelé réalité » (2010, p. 68). Que le feu de camp sur les Champs-Élysées ait été petit ou grand importe peu finalement, face aux pans entiers de la réalité vécue par les manifestant·es qui ont été trop longtemps laissés hors-champ, dans les grands organes de presse.

Perspective matters, mais la visualité ne se laisse pas réduire à l’image. Et bien évidemment, la problématique de la construction des manières de voir, illustrée dans cet avant-propos par l’exemple de la mise en visibilité conflictuelle du mouvement social des Gilets jaunes, dépasse largement ce cadre historique et politique précis. Ce sont les conditions mêmes dans lesquelles le regard est formé qu’il s’agit d’interroger, ce qui au sein d’une conjoncture l’oriente qu’il s’agit d’appréhender. Une telle réflexion sur la fabrique du regard joue un rôle fondamental dans toute entreprise critique. Ce n’est pas toutefois au sens où il s’agirait de dévoiler ce qui jusque-là aurait recouvert la vue en prétendant montrer, enfin, le réel nu (selon la conception étroite de l’idéologie de l’approche marxiste la plus orthodoxe). Une approche critique du regard tend plutôt, en invitant à opérer des décadrages et à circuler parmi une multitude de savoirs situés, à élargir le champ de perception et, partant, l’imaginaire politique même. La promesse d’une telle approche est celle de faire surgir les absent·es et les exclu·es du cadre.

Un tel projet pose la question du rôle que joue la conflictualité sociale dans nos cadres de perception ordinaire. Il invite, par exemple, non seulement à historiciser l’émergence de la couleur de peau comme caractéristique saillante dans le contexte de l’économie politique raciste à partir du XVIIe siècle, mais à traquer ses actualisations dans des pratiques de vision, des dispositifs de médiation, des représentations ou des esthétiques. Quelle est l’actualité de ces regards qu’étudiait Frantz Fanon qui fixent l’altérité « dans le sens où l’on fixe une préparation par un colorant » (1971, p. 88)? Et, surtout, par quels processus sociaux ces regards qui créent de l’altérité se trouvent-ils reproduits? Si les rapports sociaux s’inscrivent jusque dans nos sens, alors faut-il étudier le rôle qu’ils jouent dans la distribution sociale de manières de voir et de rapports au visuel. L’anthropologue Cristina Grasseni formulait, dans son ouvrage Skilled Vision, une hypothèse du même ordre. Elle travaille à partir de recherches sur les modes d’apprentissage d’une vision spécialisée et de facultés perceptives propres à un groupe – par exemple, celles et ceux dont on dit, en lien avec leur activité ou leur expérience, qu’« ils ont l’œil ». Grasseni soutient que les manières de regarder marquent « l’appartenance sociale à des communautés et des réseaux qui partagent des sensibilités esthétiques, des conceptions de ce que sont de bonnes pratiques, des rites de participation, des processus d’apprentissage, des positions idéologiques et des intérêts politiques » (2007, p. 11). Le regard propre à un groupe ou une classe est ainsi conçu comme découpant, en fonction de perceptions situées, des univers distincts où le rapport même à la réalité peut différer (voir aussi Berger et Luckmann, 1986).

Ce sont ces perceptions situées, mais aussi les normes sociales de visibilité qu’elles peuvent venir percuter, que ce volume propose d’étudier. Du guidage du regard dans l’espace muséal à l’organisation raciale du champ et du hors-champ dans la culture visuelle, de l’élaboration d’un récit et d’une image de soi dans les films de famille aux enjeux que recèlent les conflits interprétatifs autour d’images, ce numéro propose des outils et des méthodes pour appréhender la place du regard dans les processus communicationnels.

Comme l’a écrit Victor Hugo, l’appareil de vision du sujet est toujours déjà un « œil qui pense ». Mais comment cette pensée de la vision se structure-t-elle? La question de savoir comment l’énonciation préfigure la pratique interprétative, et comment les « interprétants » (Peirce) mobilisés par les sujets récepteurs sont relancés par ces saillances, est centrale dans les approches sémiotiques de la visualité. Certaines contributions réunies ici s’inscrivent dans cet héritage, en l’ouvrant vers des questionnements sur les schémas d’appartenance et de croyance que les récepteur·trices mobilisent, et qui sont recueillies sur le terrain en appui sur des méthodologies ethnographiques (voir en particulier les contributions de Giuseppina Sapio, Bernard Darras, Nolwenn Tréhondart et Alexandra Saemmer). « Dans la vie quotidienne, nous percevons sans être conscients de la mécanique de la perception, et, donc, sans nous poser le problème de l’existence ou de la conventionalité de ce que nous percevons », explique Umberto Eco. C’est pourtant, en outre, par le biais de ces mécaniques, relancées d’une part par une pré-structuration intentionnelle de scènes d’interprétation, et d’autre part par la pré-structuration politique et sociale de l’appareil de perception individuel et collectif, que les récepteur·trices sont constitué·es (et se constituent parfois eux-mêmes) en publics.

Charles Sanders Peirce parle de habits – habitudes – pour désigner les points de vue qui dans une société deviennent des automatismes légitimes: « Ils travaillent comme des ‘‘dispositions à agir’’, comme des modèles de réaction légitime à un objet » (Lorusso, 2019, p. 172). Cette définition de l’habitude rappelle le concept de l’habitus forgé par Pierre Bourdieu (1979), désignant d’abord des schémas implicites qui fonctionnent comme des matrices comportementales au sein d’une classe, d’un genre, d’une génération, mais qui peuvent également agir comme des schémas d’interprétation. Certains processus de médiation autour des productions culturelles se saisissent de ces automatismes, attestés ou supposés, pour essayer d’ordonner des consensus iconiques: en témoignent les « scripts de genre » qui, dans les expositions de jeu vidéo discutées par Marion Coville, organisent les usages selon les identités de genre des visiteur·es et les compétences qu’on leur attribue; en témoignent les processus de médiation théâtrale qui, dans le contexte de controverses autour de spectacles, non seulement essaient d’imposer une seule et unique manière de voir l’œuvre, mais font en outre de la réception effective de la pièce une condition incontournable pour avoir droit de cité dans le débat (Maxime Cervulle). Ces tentatives de régulation voire de mise en ordre des usages et interprétation se retrouvent également dans la construction de figures de publics, hiérarchisées en fonction des prétendues compétences ou incompétences qu’on leur prête. Dans l’histoire du cinéma, ce sont notamment les spectateurs « indigènes » des colonies françaises qui seront ainsi construits par les autorités coloniales dans les années 1930-1940 comme à la fois incapables de comprendre les films, entretenant avec l’image un rapport infantile, et in fine, potentiellement dangereux (Morgan Corriou).

Aussi pré-structurées que soient certaines scènes d’interprétation, aussi virulentes que soient certaines tentatives de réguler le regard du public et de l’aligner sur un « régime de représentation » dominant, les sujets ne tombent pourtant pas systématiquement dans le piège tendu au regard, et s’organisent parfois en collectifs résistants, proposent des contre-visualités (dans le sens qu’Ulrike Lune Riboni donne à ce concept repris chez Nicholas Mirzoeff). L’espace public contemporain est traversé de stratégies concurrentes de mise en visibilité, qui prennent corps au musée (Aurélie Journée-Duez), devant les théâtres, à l’université et sur les réseaux sociaux numériques (Justine Simon). Les affrontements idéologiques trouvent des résonances, révélatrices de conflictualités sociales qui traversent la société.

Nous nous intéressons dans ce volume à ces manières de voir, convergentes et divergentes. Nous mobilisons notamment la sémiotique critique de Roland Barthes et les travaux en Cultural Studies qui ont problématisé la notion de « régime de représentation » (Hall, 1997). Nous nous inspirons de l’héritage des études féministes qui, au tournant des années 1970, ont conceptualisé le « male gaze » (Mulvey, 2012). Nous recourrons aux Visual Studies qui, à partir des années 1980 ont participé du renouvellement de la problématique de la construction sociale du regard et ont élargi le spectre des méthodes employées pour l’étudier (Foster, 1988 ; Mirzoeff, 1999 ; Boidy et Martinez Tagliavia, 2018). S’inscrivant dans le sillage de la tradition poststructuraliste – celle des travaux de Michel Foucault (1975, 1977) sur « l’œil du pouvoir » ou inspirée des écrits de Jacques Lacan (1949) sur la fonction de la spécularité dans la formation du sujet – ces approches ont mis l’accent sur la dimension sensible et intériorisée des rapports sociaux. Notre objectif n’est donc pas seulement d’étudier comment le visuel « fait système » (Mirzoeff, 2011), dans une société donnée. Plusieurs contributions, dont celle de Maxime Boidy, retracent la généalogie de luttes pour fixer le sens, et qui – comme l’a montré le mouvement des Gilets jaunes en France mais aussi, il y a quelques années, les mouvements contestataires au Maghreb – ne sont pas systématiquement remportées par les régimes de représentation dominants.

« Nous avons précisément besoin de décrire l’ordre (ou les ordres) imaginaire(s) qui donne(nt) forme au regard en un temps et un espace donnés »2, affirme John Rajchman dans l’entretien qu’il nous a accordé. Cette revendication s’adresse en outre à la chercheuse et au chercheur qui, dans leur tentative d’analyser les régimes visuels d’une époque, posent sur ces régimes leur propre regard, structuré de l’intérieur par des ordres imaginaires, des points de vue conscientisés et des habitudes. C’est la question que pose W.J.T. Mitchell, celle de la responsabilité de et face à la représentation, dans la contribution qui clôt se volume L’idéologie n’a pas de dehors, constate Stuart Hall (2012) ; nous pouvons néanmoins tenter de dénaturaliser notre regard, essayer d’enrayer la mécanique de la perception – geste qui, sur le terrain, nécessite une réciprocité du regard où la chercheuse et le chercheur mettent en jeu leur engagement, y compris leur vulnérabilité.

La publication de ce numéro a été rendue possible par le soutien du Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation (CEMTI).
Il prolonge la réflexion engagée dans le cadre du séminaire « Dans l’œil des publics : penser la politique du regard », organisé en 2018 par Maxime Cervulle et Alexandra Saemmer à l’Université Paris 8.

Article précédent

« Éducation à l’image, critique de l’artification et approche sémiotique »
Bernard DARRAS
Tous les articles du numéro